Mission «tree planting» dans l’Ouest canadien

Les premiers jours, tu te sens tout frais. La motivation dans le tapis, même si tu réveilles avant le lever du soleil. T’es un early bird qui boit son thé sur le bord du feu avant d’entamer une magnifique journée dans l’Ouest canadien. Embarque dans le pick-up, on se branche sur la station de radio « backspin » et on se crinque avec du Ice Cube. Une bonne heure plus tard, on arrive au terrain où on t’attribue un lopin de terre d’une superficie relativement large. Ce sera ton terrain de jeu pour les prochains jours, là où tu donneras vie à la terre en y plantant des arbres.

Crédit photo couverture: Jonathan Taggart

Crédit photo: Jonathan Taggart

Essuyer le carnage

En réalité, tu arrives sur les lieux d’une tragédie: une bande d’excavateurs ont abattu la forêt. Pas surprenant quand on pense que 40% du bois cultivé au Canada provient des forêts de la Colombie-Britannique. Les forêts couvrent d’ailleurs 347 millions d’hectares au pays, ce qui représente 9% de la forêt mondiale. Tant de ressources pour combler tant de besoins! Le hic, c’est que depuis l’invention de la machinerie lourde, les compagnies ne choisissent plus soigneusement les arbres. Elles préfèrent la façon rapide: la coupe à blanc.

Au niveau mondial, il nous reste donc peu de forêt vierge n’ayant jamais été exploitée. Des études démontrent qu’entre 2000 et 2013, environ 8% de ces forêts intactes se sont dégradées et le Canada est un des principaux responsables de cette dégradation. Heureusement, les multinationales exploitant nos forêts canadiennes doivent par la loi replanter le même nombre d’arbres qu’elles coupent. Elles engagent donc des compagnies forestières, qui elles nous engagent pour planter des bébés arbres de deux pouces et demi.

Crédit photo: Jonathan Taggart

Malgré ces lois émises pour assurer la régénération de nos forêts, les coupes à blanc sont mortelles pour les écosystèmes. Certain liront ces statistiques, grimaceront amèrement et puis oublieront la gravité de la situation. Ceux qui peuvent se permettent le temps et le déplacement trouveront la motivation et la force nécessaire à la vue de ces chiffres et iront d’eux-mêmes replanter ces arbres.

Course à obstacles

De la motivation et de la force, c’est le moindre qu’on puisse dire. Alors que tu pensais planter agréablement sur une belle terre fraîche tout en contribuant humblement à la reforestation de notre pays, tu dois d’abord mettre le poids d’environ trois cent arbres sur tes hanches. Tu prends toute ton énergie puis tu te mets à planter. Naturellement, tu t’étais convaincu du fait que mettre un arbre dans le sol c’était pas compliqué; ça prend pas la tête à Papineau. Surprise! Il y a une liste d’au moins dix critères à respecter pour que ton arbre soit « accepté ». Puisque oui, l’équipe en charge check bien comme il faut la qualité de ceux-ci. Ça fait déjà un bon cinq heures que tu bêches la terre, tu en as planté environ sept cent. Le soleil tape, t’es déjà sur le bord d’être à bout et puis ton responsable vient t’annoncer que tu dois replanter chacun d’eux puisqu’ils sont imparfaits. Là vient le moment où tu te demandes sincèrement : «Qu’est-ce que je fais ici?»

Crédit photo: Tentree

On pourrait définitivement comparer le tout à une course à obstacles. Il y a des fois où tu dois planter des terrains que tu catégoriserais plutôt verticales qu’horizontales. Tu es là, à suer ta vie à travailler en angle, en essayant de ne pas sacrer le camp en bas de la falaise. Un petit extra escalade, génial. Sans parler du nombre de fois que tu pognes des débarques… solides. Essayes donc d’enjamber un amas de bois mort entrecroisé avec quarante-cinq livres posés sur tes hanches. On s’en reparlera. Bon, il faut tout de même avouer que ça ajoute une touche d’humour à ta journée. Là, aplati sur le sol avec aucune autre source de motivation que de rire de ta propre personne le temps de deux minutes.

Et puis vient alors le moment où les souches, de ce qui fût un jour un arbre, deviennent tes bonnes amies. Tu spot la plus confortable et tu déposes ton surplus de poids sur celle-ci. Tu regardes à l’horizon; un paysage à couper le souffle. Des immenses montagnes couvertes de neige et des forêts à perte de vue. T’inspires, t’expires. Tu te rappelles que la Terre n’a pas arrêtée de tourner. Quelque chose se dépose sur ton épaule gauche, tu regardes. Un flocon de neige. Tu lèves la tête et aperçois un énorme nuage blanc se dirigeant tout droit sur toi. Un blizzard. La température drop à deux degrés, nous somme le 18 juin.

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L'auteur qui garde ici le sourire, malgré tout.

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Crédit photo: Sarah Laviolette

 La game mentale

Le lendemain, 5:45, le cadran sonne. T’enfiles tes vêtements de travail encore humide de la veille. Le zipper de ta tente est gelé, la dernière chose dont tu as envie c’est de sortir de ta zone de chaleur. Mais tu dois, c’est toi qui a choisi d’embarquer les pieds joints dans cette expérience. Tu entends une planteuse dire: «C’est rendu un peu trop facile le tree planting, y’a comme plus de challenge.» Toi t’es là, encore en train d’essayer de comprendre comment ils veulent que tu plantes l’arbre; en te demandant franchement comment tu vas pouvoir un jour, toi aussi, dire quelque chose de semblable. C’est correct, ça peut juste aller en s’améliorant, qu’ils disent.

Sur le plan psychologique, planter des arbres est donc également un grand défi. Passer huit heures de temps à essayer de gérer ton petit hamster mental qui spin sans cesse, c’est pas toujours facile. Si tu as un truc qui te revient constamment en tête, et que ce truc est pas jojo, prépare-toi à un bon ménage. Tu es dans ta tête à journée longue à analyser de tous bords tous côtés ce qui te tracasse le plus. Tu ne peux pas te changer les idées en parlant à quelqu’un ou en t’écoutant une télé série. Non, c’est juste toi et tes arbres. Tu jettes un coup d’œil à ta montre; il te reste encore sept heures de temps à handle. Ça mes amis, c’est de la méditation.

Crédit photo: Jonathan Taggart

Avec le temps, tu réalises que c’est vraiment juste une question d’attitude. Comme tout dans la vie dans le fond. Une fois que tu as passé le stade «ma vie est un enfer», tu apprends à apprécier la job. Tu constates ton amélioration à tous les jours, et repousser tes limites devient une satisfaction quotidienne. C’est rendu comme un jeu, et tu sais que tes chances de gagner augmentent à chaque jour. Et croyez-moi, quand tu atteins ton deux-milles arbres en une journée, c’est comme si tu venais d’arriver au sommet d’une montagne que tu hikes depuis trois semaines. Un seul mot : extase. Tu commences à comprendre pourquoi certain de tes collègues font ça depuis dix ans. Ils se ramassent assez d’argent au cours de la saison et puis voyagent le reste de l’année. C’est l’utopie des nomades qui ne peuvent rester trop longtemps à la même place! Tu te trouves soudainement chanceux de pouvoir avoir accès à un salaire bien plus haut que le minimum, pour quelque chose qui s’en vient presque habituel. J’ai bien dit presque.

Crédit photo: Jessie Badger

Reste que planter des arbres c’est vraiment loin d’être une petite job tranquille. Ça forge le caractère comme rien d’autre. C’est un gros défi que tu t’infliges pendant plusieurs mois, mais ce qui t’attends en bout de ligne est magnifique: contribuer physiquement à la reforestation de nos forêts canadiennes tout en vivant dans le bois pendant trois mois, à tisser des liens uniques avec tes pairs. Même si j’ai pleuré une couple de fois et que l’envie d’abandonner me collait à la peau, malgré mes jambes beurrées d’ecchymoses, les doigts complètement râpés, le fessier raqué comme jamais et les petites paniques à savoir si tes mains vont un jour décongeler et retrouver vie; planter des arbres est une expérience unique qui va au-delà d’un gagne-pain. C’est une action qui contribue concrètement au bien-être de notre chère Terre… jusqu’à ce que ses forêts soient rasées à nouveau.