Plongée dans le mirage brésilien

L’auteur est biologiste de formation et candidate à la maîtrise en biologie profil écologie internationale à l’Université de Sherbrooke. Sa thèse porte sur l’état de santé des récifs brésiliens dans le but de développer un plan de conservation durable. 

5h00 am. Porto Seguro au Brésil. La marée est à -0,1m et l’air ambiant à 36°C. Après avoir ramassé mon matériel de plongée, j’émerge tranquillement à l’aide d’un café des bras de Morphé. Ou de son cousin Poséidon puisque dans moins d’une heure, je serai sur le bateau qui me mènera jusqu’à l’étude du récif de Fora. Un récif qui s’avérera d’une beauté saisissante, contrairement à plusieurs autres qui, confrontés aux eaux polluées du Brésil, se dégradent à une vitesse phénoménale.

Crédit photo: Maude Thériault-Gauthier

Assise à la rambarde du bateau, bonbonnes sur le dos et fiches de notes dans les poches, je bascule et sent l’eau fraîche m’étreindre. Mon souffle résonne en écho sous l’eau. Je regarde aussitôt vers le fond et je m’émerveille: couleurs et mouvements se confondent pour créer un panorama des plus étonnants. Mes collègues et moi croisons rapidement une énorme pieuvre, des poissons multicolores, une murène verte et un serpent de mer (Mututuca) sans compter les différentes espèces d’étoiles de mer et d’oursins. L’un de mes collègues est si plongé dans son identification de coraux qu’il ne voit même pas les 3 énormes Paru, une sorte de poisson ange, qui le suivent partout. Les couleurs sont flamboyantes et partout la vie jaillie!

 

1/4

Le récif de Fora

2/4

Un poisson Paru près du récif de Fora

3/4
4/4

Scène de post-plongée au Brésil.

« Tel un mirage, le récif de Fora est loin de rendre un portrait fidèle de la situation sous-marine au Brésil. »

Ce jour-là, mes collègues et moi avons répertorié dans le récif de Fora 18 espèces de coraux. Un énorme contraste avec les derniers récifs que nous avions visités au Brésil, dont la majorité sont en bien mauvais état. Comment voir si un récif est en bonne ou en mauvaise santé, au juste? Premièrement, s’il n’est pas top shape, il n’y aura pas beaucoup de poissons aux alentour. En fait, à bien y penser, je n’en avais pas vraiment vu avant le récif de Fora. Un récif en mauvaise santé ça veut aussi dire qu’il y a énormément d’algues, trop de Zoanthidea (communément appelés les «coraux mous», ils libèrent des composés qui sont toxiques pour les coraux) et une perte de couleurs causée par le blanchissement. Et tout ça parce que l’écosystème est déséquilibré.

Palythoa Caribaeorum, un type de «coraux mous».

Les récifs brésiliens sous la loupe

Il faut aussi dire que les récifs brésiliens n’ont rien à voir avec ceux d’Indonésie ou ceux des Caraïbes, car ils recèlent de beaucoup moins d’espèces coralliennes dues aux conditions marines qui changent énormément entre la saison sèche et la saison des pluies. Parlant de pluie, voilà un autre élément qui a un effet important sur les récifs. Mes collègues et moi avons décelé que plus il y a de coraux affectés par des maladies et plus l’urbanisation de la côte est importante. Donc, moins il y a de végétation pour retenir l’eau de pluie qui ruisselle depuis les villes. La pluie emporte avec elle des bactéries et des champignons microscopiques qui peuvent s’attaquer aux coraux.

Nous avons aussi pu démontrer que le blanchissement diminue au fur et à mesure qu’on s’éloigne de la côte. Plus un récif est loin, moins il est affecté par le tourisme ou les maladies puisque l’environnement y est un peu moins perturbé par les activités de la côte. Malheureusement, la majorité des récifs du Brésil restent situés très près de la rive.

Indifférence gouvernementale

On dirait que personne ici ne se préoccupe de l’état des récifs. L’environnement est d’ailleurs un enjeu qui semble laissé à l’abandon dans ce pays, comme on a pu le constater avec les derniers Jeux Olympiques d’été à Rio de Janeiro. Alors que le comité olympique se voulait rassurant en servant une «propagande trompeuse» sur la qualité de l’eau aux dires de l’écologiste brésilien Sergio Verdebaie, les déchets continuaient de flotter dans la baie de Guanabara. Puis, nos plongeuses canadiennes ont même remportées leur médaille de bronze dans une eau fort douteuse dû à la prolifération d’algues. Si les responsables ne sont pas capables de gérer la qualité de l’eau d’une piscine, comment peuvent-ils le faire avec des milliers de km de côtes?!


L’espoir un geste à la fois

Plusieurs petites actions de conservation et d’éducation se mettent tout de même en place, tranquillement pas vite. Plusieurs scientifiques de l’organisme Coral Vivo effectuent de la recherche et de l’éducation en vue de la conservation et du développement des récifs. Il y a aussi certains citoyens qui font une différence, à leur manière. C’est lors de l’étude d’un récif à João Pessoa que j’ai fait la rencontre de l’un d’eux qui m’a redonné espoir. David Montenegro, un entrepreneur local, possède une agence d’écotourisme appelée Caribessa Escritorio de Praia.

1/5

David Montenegro, à la tête de l'agence d'écotourisme Caribessa

2/5

Crédit photo: David Montenegro / Caribessa

3/5

Rescousse d'une tortue! Crédit photo: David Montenegro / Caribessa

4/5

Crédit photo: David Montenegro / Caribessa

5/5

Le SUP fait partie des activités offertes par Caribessa, ici à João Pessoa Crédit photo: David Montenegro / Caribessa

Passionné de plongée sous-marine et de surf depuis son jeune âge et touché par la dégradation de son terrain de jeu favori, il offre des tours guidés en kayak et en Stand Up Paddle board axés sur l’éducation environnementale. David entrecoupe ses sorties de capsules informatives sur le rôle des récifs coralliens, les espèces endémiques et l’importance des mangroves pour ces derniers. Il fait aussi de la sensibilisation à la gestion des déchets et à l’importance de l’économie locale. Un gars têtu, parfois même au détriment des chaînes hôtelières dont il dénonce ouvertement les actions, mais qui surtout a une good vibe tout en s’impliquant à fond dans sa communauté.

Peut-être que les actions de David en inspireront d’autres à se mettre à l’œuvre, à leur manière, puisque chacun possède des compétences qui leur sont propres. Peut-être aussi le mot se répandra-t-il au-delà des revues scientifiques et des documentaires alarmants pour faire boule de neige et toucher un plus large public. De quoi redonner un peu d’espoir à ceux qui, comme moi, l’avaient perdu quelque part entre le chemin de la maison et de l’océan… qui, au final, ne sont pas si différents.