Given: le film touchant de la famille Goodwin

Given s’est fait attendre, c’est peu dire! Cinq ans après la diffusion de la bande-annonce, le documentaire portant sur les aventures de la famille Goodwin à travers les yeux du jeune Given, six ans, est enfin disponible. On y suit ses traces, celles de sa soeur True et de ses parents, les légendaires surfeurs Aamion et Daize Goodwin. On part aussi sur les traces de leur vision du monde qu’ils explorent au fil de leurs voyages et de leurs sessions de surf, vision qu’ils lèguent ultimement à leurs enfants. Pour la candeur, la pureté et l’humanisme de l’oeuvre, OuiSurf s’est entretenu avec son réalisateur Jess Bianchi.

Crédit photo: The Goodwin Project

Quand on recherche «The Goodwin Project» sur Google, l’une des premières suggestions est «what happened to The Goodwin Project». Ça a pris 5 ans entre la bande-annonce et le lancement du film. Qu’est-ce qui a pris autant de temps?

La bande-annonce de The Goodwin Project était un teaser. Quand on l’a lancé, on n’avait pas encore commencé à filmer le film. C’était un concept créatif qui consistait à présenter la famille Goodwin et le projet. The Goodwin Project était un titre de travail pour le film Given et il n’a jamais été question de garder ce nom pour le film final. Quand je parle de celui-ci, je dis habituellement que The Goodwin Project a créé un film nommé Given. Nous avons été 9 parfois 10 à laisser nos vies de côté pour créer ce projet artistique sans savoir avec quoi nous reviendrions. Je pense parfois à faire un autre film qui lui s’appellerait The Goodwin Project avec tout le piétage inutilisé, qui porterait sur les histoires et perspectives de chacun ayant fait partie du Goodwin Project.

Aamion et toi êtes amis depuis longtemps. Comment as-tu été impliqué dans le projet et comment le concept est-il né?

J’ai grandi avec Aamion durant nos années formatrices mais j’ai quitté Hawaii à 17 ans. Je n’y suis retourné que 15 ans plus tard et c’est à ce moment que j’ai reconnecté avec Aamion et sa famille. C’était comme si on s’était vu la veille. On a repris là où on s’était laissé, la différence étant qu’Aamion est devenu un pro surfeur et un père de famille. Pour ma part, je suis devenu monteur/cinématographe à San Francisco avec le rêve de faire un film. Je lui ai dit que s’il était intéressé, nous pourrions réaliser un projet ensemble un de ces jours. Quelques jours plus tard, alors que j’étais de retour à San Francisco, il m’a appelé avec l’idée de voyager avec sa famille, tout comme il avait fait avec son père quand il était jeune. Trois mois plus tard, c’était parti!

On peut lire dans The Surfer’s Journal que Given n’est pas un film de surf. Que malgré les quelques barrels, c’est surtout une étude sur l’humanité et un manifesto personnel. Est-ce que c’était ton intention de départ?

Oui. Je n’ai jamais voulu faire un film de surf. Autant que je les aime et que je surf moi-même, je voulais raconter une histoire humaine. Je voulais définitivement que le surf fasse partie du film puisque ça représente une grande partie de ma vie et de celle des Goodwins. Je sentais qu’il y avait tellement plus. Je voulais me mettre au défi et voir si je pouvais faire plus que seulement montrer le voyage d’une famille vers des destinations de surf épiques.

Dans une entrevue, tu as dit que le film «porte un message puissant avec peu de mots, sans agenda». Est-ce que ça signifie que rien n’était prévu ni scripté?

Exactement. Je savais que si on scriptait le film, nous aurions produit la même histoire léchée qu’on retrouve dans la plupart des films. Je voulais que le film se crée de lui-même, ce qui ironiquement est devenu la partie la plus difficile du projet.

Jess Bianchi dirigeant une séance de tournage au Sénégal.

C’est la voix d’Aamion qui narre la bande-annonce d’il y a 5 ans, alors que c’est celle de son enfant, Given, qui fait l’objet du second (tout comme le reste du film). Était-ce prévu ou as-tu changé d’idée en cours de route?

Le film a évolué entre le moment où on a filmé et celui où on l’a assemblé. Au début on a utilisé la voix d’Aamion mais quelque chose n’allait pas. J’ai essayé d’enregistrer celle de toutes les personnes impliquées dans le film mais quelque chose manquait. Puis le jour où la voix de Given a été enregistrée dans le microphone, tout a cliqué. On voulait tous quelque chose de plus grand que nous, et ça été l’opportunité d’une vie de sortir des sentiers battus.

Le film a nécessité 14 mois de tournage dans 15 pays, 42 valises et 13 surfboards! Comment les locaux réagissaient-ils habituellement?

C’est exact! C’était assez ambitieux. Partout où on allait, les gens nous regardaient comme un groupe de cirque! Mais surprenamment, tous ont été très gentils et nous n’avons jamais vraiment eu de problèmes.

Tu as déjà mentionné que ce projet est la chose la plus difficile que tu as fait de ta vie et que tu as failli tout lâcher un million de fois. Mais qu’est-ce qui s’est passé!?

Je ne sais même pas par où commencer. J’ai été vraiment naïf de penser qu’il était possible de créer quelque chose de cet ampleur sans script. Bien que les voyages ont été l’fun et m’ont ouvert l’esprit, tout le temps passé sur la route nous a épuisé. On filmait le levé du soleil chaque jour, les gens sont devenus malades et on a tous été mis au défi par rapport à nos limites tant physiques que psychologiques. J’étais éreinté quand je suis revenu à la maison alors qu’il me restait à tout monter le film. J’ai dû prendre plusieurs pauses après avoir réalisé que j’allais dans la mauvaise direction et ce plusieurs fois.

Le film Given a été financé indépendamment et a été tourné et complété avec 4 000$, ce qui n’est rien! Tu as déjà mentionné que «shit got real» en Irlande d’un point de vue financier. Qu’est-ce qui s’est passé?

En Irlande, nous n’avions pas encore ajuster notre système de vie, notre production et tout en générale. On a eu des moments difficiles mais c’est là qu’on a réalisé qu’il fallait vraiment commencer à être organisé. On ne pouvait plus être les surfeurs vagabonds documentaristes qu’on avait l’intention d’être au départ. On devait se structurer, ce qui allait à l’encontre de l’esprit originel du film.

Jess Bianchi et Aamion Goodwin en Irlande, à un point crucial de leur projet.

Tu as beaucoup voyagé quand tu étais jeune, de la Californie à Hawaii puis en Italie. Comment cela a-t-il affecté ta direction cinématographique?

Je n’ai jamais vécu à un endroit plus de quatre ans. Je pense que parce que j’ai été exposé à autant d’environnements en grandissant, ça m’a permis d’apprécier davantage les différentes cultures. Ça m’a donné le goût du monde que j’ai voulu partager par une expérience similaire. En voyage, tu es en contact avec tant d’odeurs, de textures et différentes choses en dehors de ta vie quotidienne. Ça peut être tant revigorant qu’une leçon d’humilité. Je voulais mettre de l’avant tous ces éléments dans l’espoir que ça inspire quelqu’un à voyager en dehors de sa vie normale.

Tu as été élevé très différemment d’Aamion et sa famille; ton père est un homme d’affaires aisé contrairement à Aamion qui a été élevé tout comme il élève Given. Tu as d’ailleurs déjà mentionné que tu es le contraire d’Aamion. Comment ce contraste entre vos enfances a-t-il affecté ta vision et ton travail derrière la caméra?

Ce n’est pas aussi simple que de dire que je suis le fils d’un homme d’affaires aisé. Mon père vient d’un milieu difficile et a donc consacré sa vie à faire de l’argent. La vie est basée sur les actions et leurs réactions. Mon père et moi souhaitions passer plus de temps ensemble, mais la vie étant ce qu’elle est, je ne le voyais que deux semaines par année. En conséquence de son absence, j’ai fait beaucoup de mauvais choix dans ma jeunesse. Je crois que le message qui en ressort dans le film est qu’on a tous besoin d’être guidé à chaque pas de notre chemin. Tu ne pousses pas ton enfant en bas d’une colline en vélo sans les petites roues! Tu l’aides jusqu’à ce qu’il prenne confiance pour qu’il puisse rider par lui-même. Le film porte sur le rôle des parents en tant que guides pour leurs enfants au sein d’une famille tissée serrée. Je voulais montrer l’importance de cette présence à chaque étape de la vie.

Les Goodwins sont définitivement inspirants… mais ils semblent être un mythe, un idéal inatteignable. Est-ce que ça peut être vrai? Est-ce que les familles peuvent réellement vivre de cette façon de nos jours?

Aucune famille n’est parfaite, incluant les Goodwins. Ils vivent plusieurs difficultés qu’on ne voit pas à l’écran. Est-ce que les familles peuvent vivre de cette façon? Absolument! Si tu sort des villes, tu risques de trouver un mode de vie plus simple et plus satisfaisant. L’un des messages les plus importants du film est de ralentir et de constater à quel point ta vision change alors. (D’où le #SlowYourselfDown sur chacune de leur publication Instagram) C’est aussi à propos de la notion de transmission du savoir en tant qu’héritage. Les Goodwins sont assez semblables à toi et moi mais si le système venait à s’écrouler, tu voudrais probablement être près d’eux!

Alors que Given tire des leçons de vie au fil de ses voyages, qu’as-tu pour ta part retenu de cette expérience?

J’ai appris l’importance de la persévérance et à quel point je peux être solide. Je ne serai plus jamais le même vs celui que j’étais avant le film. Ça fait partie de qui je suis aujourd’hui. Je sens que je peux tout faire dorénavant.

Après ce premier film qui sera assurément un succès, as-tu d’autres projets pour l’année à venir?

J’ai quelques idées que j’aimerais développer maintenant que j’ai du temps. J’aimerais d’ailleurs faire un film avec un script haha! Puisque ce projet a pris 5 ans de ma vie, je serai très attentif à ce qu’implique le prochain. J’aimerais partager mes valeurs de vie et les transposer en un message positif. Je veux raconter des histoires inspirantes. Dans un temps où le cinéma est si noir et violent, j’aimerais faire partie de la minorité qui apporte l’espoir à ceux qui n’en n’ont plus. Certains films ont changé ma vie. J’aimerais faire la même chose.

Traduit de l’anglais par Sophie Lachance