Vagues parfaites sur commande

Photo couverture: Kelly Slater Wave Company

Préparez-vous à l’arrivée des vagues artificielles, car plus de 60 projets de parcs à surf sont en développement aux quatre coins de la planète. Et elles s’apprêtent à transformer le monde du surf.

Kelly Slater lève les bras dans les airs en riant et saute de joie, satisfait. La caméra se retourne et on aperçoit la vague sur laquelle il travaille depuis plus de 10 ans. Dans une brume matinale, à 180 km de l’océan, une vague lisse déferle parfaitement sur un plan d’eau calme, créant un tube à faire rêver tous les surfeurs. « Je suis convaincu que notre équipe a construit la plus belle vague qui existe », lance la légende à la caméra.

Le monde du surf a été marqué par ces images du “Surf Ranch”, qui sont rapidement devenues virales en décembre 2015. Est-il vraiment devenu possible de construire une vague parfaite? Du moins, la World Surf League croit tellement en la technologie qu’elle a fait l’achat de la Kelly Slater Wave Company à la fin du mois de mai.

Il a fallu plus de 10 ans de travail avant que le « Surf Ranch » de Kelly Slater voit le jour.

Des wave machines, pour quoi faire?

Pour la WSL, les vagues artificielles offrent de nouvelles opportunités pour améliorer les performances des surfeurs, mais elles créent surtout un environnement contrôlé où il est plus facile d’attirer les foules, les commanditaires et les caméras. « La technologie extraordinaire de conception de vague artificielle développée par Kelly Slater et son équipe est une innovation révolutionnaire qui a le potentiel d’améliorer dramatiquement tous les aspects de notre sport », a souligné Paul Speaker, président directeur général de la WSL.

Une dizaine de mois après le lancement de la vague qui a impressionné le monde du surf, le Surf Ranch demeure toutefois hors de la portée du grand public. Kelly Slater a par ailleurs mentionné que cette vague n’est encore qu’un prototype conçu pour l’élite. Plusieurs questions sur le coût d’exploitation et la fréquence des vagues demeurent donc en suspens.

La course pour la création de la plus belle vague artificielle était pourtant déjà lancée depuis quelques années. Avec la croissance du sport et l’amélioration des technologies, les entrepreneurs veulent désormais bâtir des vagues uniquement dédiées au surf.

Kelly Slater sur sa vague.
Kelly Slater sur sa vague. Photo: Bloomberg

Une première en Amérique du Nord

Après avoir fait la démonstration d’un prototype de sa technologie dans le nord de l’Espagne en 2013, Wavegarden a conçu la vague Surf Snowdonia au Pays de Galles en 2015. Au début octobre, la technologie arrivait enfin en Amérique du Nord, au NLand Surf Park à Austin au Texas.

Au menu, trois types de vagues de 0,5 à 1,9 mètre pour combler tous les niveaux de surfeurs, que l’on peut surfer pendant 30 secondes. La fréquence : une vague à tous les deux ou trois minutes. Comment cette vague est-elle créée? Tout comme la technologie développée par Kelly Slater, cette vague est produite avec un wavefoil: une énorme lame de la forme d’une aile d’avion, qui, en se déplaçant sous l’eau à une certaine vitesse, crée une vague. Le plancher de la piscine est aussi conçu pour faire casser la vague selon les caractéristiques voulues.

Techniquement, la vague produit un tube, mais rares sont les photos où l’on peut apercevoir le tube, car la fréquence des vagues et les courants générés créent de la turbulence. « Quand l’eau est calme, presque tous les concepteurs de vagues peuvent produire une vague parfaite », soutient Josema Odriozolan, PDG et fondateur de Wavegarden à The Inertia.

« Nous pouvons fabriquer des vagues de n’importe quelle taille si nos clients le demandent. Par exemple, nous pourrions faire une vague de 1,4 à 3,5 m de hauteur sans faire davantage de recherche et développement. C’est toutefois peu probable que nos clients demandent de telles installations, car ça ne serait pas rentable », ajoute ce dernier.

Déjà, la technologie n’est pas abordable pour tous, car il en coute 90$ pour faire une heure de surf au Texas (60$/h pour les plus petites vagues). Avec près de 30 vagues à partager avec cinq autres personnes pendant une heure, ça revient cher la vague. Malgré tout, les commentaires sont assez positifs sur les réseaux sociaux et plusieurs surfeurs ont noté avoir pu rider une dizaine de vagues de pendant la session (probablement au détriment des autres surfeurs!). Dans l’océan, une vague de 1,9 m qui dure 30 secondes vaut très cher. Imaginez en 10 comme ça et ça vaut peut-être la peine de dépenser 90$!

Explosion de vagues

Pour l’instant on ne retrouve que deux vagues dynamiques de nouvelle génération exclusivement dédiées au surf, mais avec plus de 20 millions de surfeurs, un marché en croissance et une technologie de plus en plus accessible, le nombre de vagues artificielles explosera au cours des prochaines années.

À elle seule, Wavegarden a 21 projets sur les planches. Waveloch, l’entreprise californienne qui a conçu la technologie Flowrider (Maeva Surf), travaille sur 40 projets de vagues dynamiques. Pendant ce temps, American Wave Machines, qui a développé le SurfStream (Oasis surf) a trois projets en construction (et plusieurs projets en développement).

Jamie O'Brien met au banc d'essai la technologie SurfStream, utilisée par American Wave Machines, au Oasis Surf. Crédit photo: AWM
Jamie O’Brien met au banc d’essai la technologie SurfStream, utilisée par American Wave Machines, au Oasis Surf à Brossard. Crédit photo: AWM

Révolution technologique?

Tom Lochtefeld, propriétaire de Waveloch qui travaille sur les vagues artificielles depuis 1988, a pour sa part abandonné l’idée de faire des vagues avec un wavefoil. « J’ai fait ce genre de vague il y a une dizaine d’années, mais j’ai abandonné cette option, car je ne crois pas que ça peut être viable d’un point de vue économique », dit-il.

Pour recréer l’action des vagues naturelles qui se développent avec l’action du vent dans l’océan, l’entrepreneur mise plutôt sur d’énormes souffleries, qui poussent de l’air au-dessus de la surface de l’eau dans une chambre à vague. La pression de l’air crée la vague qui se propage ensuite dans la piscine et brise lorsqu’elle rencontre un récif artificiel.

Avec cette technologie, plus besoin d’attendre près de deux minutes pour replacer le wavefoil, car des vagues peuvent être générées toutes les 10 secondes. Résultats : le parc à surf peut accommoder plus de surfeurs à la fois et ainsi réduire le tarif d’entrée, estime Tom Lochtefeld. Selon les demandes des clients, ce dernier soutient qu’il peut aussi bien produire de grosses vagues à tubes que des petites vagues dynamiques dans un centre d’achat.

C’est que ce l’on pourra voir au cours de la prochaine année, car trois parcs à surf utilisant la technologie SurfLoch devraient ouvrir à Las Vegas, à Rotterdam et en Belgique.

L’entreprise American Wave Machine (AWM), qui utilise aussi une technologie dénommée PerfectSwell fonctionnant à l’air comprimé pour créer des vagues, n’est pas en reste avec la conception de trois parcs à surfs qui ouvriront d’ici deux ans à Austin, à Sotchi et au New Jersey. « Notre technologie permet de créer une multitude d’ondes, qui combinées entre elles, peuvent former une plus grosse vague. Ça nous permet de shaper la vague de l’on désire pour faire des plus intenses, de longues vagues, des air section, des points breaks ou des beach breaks », explique Clément Ginestet, ingénieur pour AWM.

Cette technologie, permet aussi de mieux recréer l’action d’une vague naturelle. « Dans l’océan, la vague attire d’abord le surfeur avant de le pousser et nous sommes les seuls à reproduire ça », ajoute l’ingénieur, qui croit que les commandes se multiplieront dès que le premier parc verra le jour en 2017 au Texas.

Tout comme pour la technologie développée par Waveloch, ce sont les avancées dans le domaine de l’informatique qui permettent aujourd’hui de créer des vagues à toutes les 10 secondes selon les critères escomptés, simplement en appuyant sur un bouton.

Si la construction d’une vague dynamique de près de deux mètres vous intéresse, il faudra compter au moins de 10 millions de dollars pour la construire… sans compter l’achat du terrain.

La technologie de Surf Loch permettra en 2017 d'instaurer une vague artificielle dans un canal à Rotterdam aux Pays-Bas. Une inspiration pour le Canal Lachine? Crédit: Surf Loch LLC
La technologie de Wave Loch permettra en 2017 d’instaurer une vague artificielle dans un canal en plein coeur de Rotterdam aux Pays-Bas. Une inspiration pour le Canal Lachine à Montréal? Crédit: Wave Loch LLC

L’avenir du surf

Selon plusieurs observateurs, c’est l’essor des vagues artificielles qui a convaincu le comité olympique d’inclure le surf comme sport aux Jeux olympiques de 2020. Avec cette accessibilité croissante, reste à voir comment elles changeront le monde du surf. Si leur popularité et la présence du surf aux Olympiques risque de dénaturer d’une certaine façon la pratique de ce qui représente beaucoup plus qu’un sport, une chose est certaine: les vagues créées par l’homme ne permettront jamais d’offrir une expérience de surf telle que vécue dans l’océan. Elles représentent surtout un complément à ce qui est habituellement contrôlé uniquement par les forces de la nature. Parce qu’à quelque part, c’est un peu cette imprévisibilité qui force de s’abandonner à l’inconnu, soit l’une des principales raisons pourquoi on surfe.